Le CIS réunit des experts pour analyser les enjeux de la citoyenneté numérique
La société espagnole connaît une transformation vers un environnement de plus en plus numérique, modifiant les habitudes quotidiennes ainsi que les structures sociales, éducatives et familiales. Dans ce contexte, le Centre de recherches sociologiques (CIS), à travers l'initiative FOROCIS, a réuni un comité d'experts reconnus en éducation, technologies, droit et analyse sociale afin d'aborder, dans une perspective multidisciplinaire, les principaux enjeux liés à la citoyenneté numérique. Cette réunion a rassemblé des spécialistes possédant une vaste expérience des milieux universitaires, institutionnels et professionnels, permettant ainsi l'élaboration d'une perspective rigoureuse et complémentaire sur ce phénomène complexe. Tout au long de la session, les experts ont convenu que le débat actuel est fragmenté et entravé par la confusion des concepts. Ils ont apporté des éclairages essentiels issus de leurs domaines d'expertise respectifs afin d'organiser l'analyse et de progresser vers une compréhension plus globale intégrant les dimensions éducatives, sociales et technologiques. Organiser le débat : quelles questions sont posées et qui les pose ? María Zabala, auteure de Être parents à l'ère du numérique et coordinatrice de l'éducation et de la citoyenneté numérique chez FAD Youth, a axé son intervention sur la nécessité de clarifier le point de départ du débat. « Poser des questions sur le monde numérique et les mineurs n’est pas la même chose que de poser des questions sur le monde numérique en général et les citoyens », a-t-il expliqué, soulignant que le manque de précision conditionne à la fois les réponses et leur interprétation. Dans son discours, il a souligné que le débat actuel mélange différentes questions — l’utilisation des téléphones portables en classe, la numérisation de l’éducation, l’accès aux réseaux sociaux ou la consommation de contenu — ce qui rend difficile l’identification du véritable problème : « Nous confondons les téléphones portables personnels des élèves pendant les heures de classe avec la technologie en classe, avec l’utilisation de la technologie numérique dans le processus d’enseignement… ». Zabala a également souligné le décalage entre perception et connaissance : « Il y a ce que l’on croit savoir et ce que l’on sait réellement. » De là, elle a introduit une réflexion structurelle qui a imprégné une grande partie de la réunion : le rôle des adultes. Selon elle, la difficulté à comprendre le fonctionnement de l’environnement numérique est largement répandue, ce qui conduit à la délégation des responsabilités à autrui. Cette situation coexiste avec une demande sociale difficilement satisfaite : « Les adultes veulent un internet sécurisé, rapide, gratuit et respectueux de leur vie privée… mais sans frais. » Un environnement complexe qui exige d'éviter toute simplification excessive Julio Albalad, directeur de l'Institut national des technologies éducatives et de la formation des enseignants (INTEF), du ministère de l'Éducation, a développé l'idée de complexité, soulignant que le débat ne peut être abordé de manière simpliste. « La vie sociale des enfants se déroule actuellement dans le monde numérique ; ce n’est pas que ce ne soit pas réel, c’est que c’est leur réalité », a-t-elle déclaré, soulignant que séparer le numérique du physique est artificiel. De ce point de vue, elle a soutenu que toute approche doit tenir compte des nuances : « C’est un domaine complexe et plein de zones d’ombre. » Albalad a également mis en garde contre les conséquences indirectes de certaines mesures : « Nous vivons dans une société où les enfants peuvent accéder à Internet via un VPN, contournant ainsi tout type de filtre ; on les pousse dans un monde dangereux. » Cette réflexion s’inscrit dans une perspective plus large sur le contexte de ce phénomène : « La société est confrontée à des problèmes bien plus complexes : la solitude, les mutations familiales, les changements socio-économiques et le niveau de pauvreté chez les mineurs. Les études dont nous disposons montrent une corrélation entre des relations parentales saines avec la technologie et des relations saines entre les mineurs et la technologie, mais il pourrait également exister une corrélation avec le statut socio-économique et sa stabilité. » Conformément à cette approche, les interventions ont mis en évidence l'existence d'une fracture socio-économique numérique qui sépare les familles et affecte de multiples situations, tout en soulignant la pression sociale croissante pour être présent dans l'environnement numérique, qui est désormais devenu un objectif à atteindre. Dans ce contexte, le groupe a convenu de la nécessité d'approfondir notre compréhension des réalités sociales : connaître les préoccupations des citoyens, leur niveau de connaissance réel sur ces questions et leur disposition à modifier leurs comportements. Il a également souligné l'importance d'analyser l'impact sur le bien-être émotionnel afin que les politiques publiques reposent sur des données rigoureuses. Technologie et responsabilité : une perspective plus large Borja Adsuara, avocat, consultant et professeur d'université, ancien directeur de Red.es, qui a participé à la rédaction de toutes les lois sur le droit numérique depuis 1992, a proposé une réflexion axée sur le rôle que la technologie occupe dans l'imaginaire collectif. Tout au long de son discours, il a soutenu qu'il existe une tendance à simplifier à l'excès les problèmes complexes en les attribuant à la technologie : « La technologie a toujours été le bouc émissaire. » Selon lui, cette approche réduit la capacité d'analyse et détourne l'attention des facteurs structurels. En réponse, il a plaidé pour une vision plus nuancée, reconnaissant également les avantages : « L’intelligence artificielle sauve des vies chaque jour, mais on ne parle que de ses aspects négatifs. Nous avons aussi besoin d’une communication responsable. Et en matière d’éducation, que voulons-nous ? Élever les enfants sous cloche ou les préparer au monde qu’ils hériteront ? » Cette réflexion rejoint son argument sur la responsabilité, notamment au sein de la famille : « Demandez-vous à l’État d’interdire l’utilisation du téléphone portable que vous avez vous-même offert à votre enfant ? (…) Bienvenue dans le monde de la parentalité responsable. » Adsuara a souligné que l'interdiction d'accès aux mineurs de moins de 14 ans est en vigueur en Espagne depuis 2007, conformément à la réglementation transposant la loi organique de 1999 relative à la protection des données. Cependant, la difficulté réside dans la vérification de l'âge sans compromettre la vie privée de tous les utilisateurs. « Nous disposons de la loi générale sur la communication audiovisuelle, du règlement relatif aux services numériques et de la loi générale sur la protection des enfants contre la violence. Mais il existe également deux lois non technologiques : le code civil et le code pénal. Le code civil impose aux parents l'obligation de veiller sur leurs enfants de moins de 18 ans et établit leur responsabilité civile subsidiaire. Quant au code pénal, il prévoit une infraction qui n'a pas encore été appliquée, mais j'attends de voir si elle le sera dans ce contexte : l'abandon d'enfant. » Éducation numérique : usage, contexte et modèles pédagogiques Laura Cuesta Cano, professeure de cybercommunication et de stratégie numérique à l'Université Camilo José Cela et auteure des ouvrages « Connected » et « Growing up with screens », a axé son discours sur la nécessité de mieux comprendre ce qui est analysé lorsqu'on parle de numérisation. « La plus grande erreur est de continuer à utiliser le terme “écrans” à tort et à travers », a-t-elle souligné, pointant du doigt une confusion conceptuelle qui, selon elle, a influencé le débat public et la perception sociale. Ce manque de précision empêche de différencier les technologies, les usages et les contextes, notamment entre ce qui se passe dans le milieu scolaire et ce qui se passe dans le cadre familial. En ce sens, il a défendu la nécessité d'intégrer une vision plus globale, qui ne se limite pas à mesurer la présence de la technologie, mais qui analyse comment elle est utilisée et avec quels résultats : « Nous avons des centres très numérisés qui, pourtant, sur le plan pédagogique, n'appliquent pas de stratégies qui fonctionnent réellement, et d'autres avec peu de ressources numériques dont les enseignants obtiennent un niveau élevé d'apprentissage des élèves. » Cette diversité de situations souligne, a-t-elle expliqué, que la clé réside non pas dans la quantité de technologie, mais dans son utilisation et les modèles pédagogiques qui l'accompagnent. Elle a donc insisté sur l'importance d'introduire des analyses qualitatives permettant de comprendre ce qui se fait réellement en classe. Dans le même temps, Cuesta a étendu cette réflexion à la sphère familiale, où des différences significatives sont également observées : « Nous avons des familles qui manquent de compétences, qui, en raison de l'équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, n'ont pas le temps et délèguent à la technologie, et d'autres qui sont plus conscientes et qui surprotègent même l'environnement physique. » Partant de cette double perspective – éducative et sociale –, il préconisait un changement d’approche : « Nous ne devons pas protéger les mineurs de l’environnement numérique, mais des risques qui existent dans cet environnement. » La dimension sociale : inégalités, soutien et citoyenneté numérique Nacho Guadix, responsable de l'éducation et des droits numériques des enfants à l'UNICEF Espagne, a développé une intervention axée sur la dimension sociale du phénomène numérique, intégrant une vision large et structurelle. Guadix a approfondi la question de la pauvreté et des inégalités, soulignant que l'environnement numérique affecte l'ensemble de la population, quel que soit son contexte, tout en reconnaissant que 2,6 milliards de personnes dans le monde n'ont toujours pas accès à Internet. De ce point de vue, elle a soutenu que l'environnement numérique devait être appréhendé comme un prolongement de la citoyenneté, où les dynamiques sociales existantes se reproduisent, voire s'amplifient dans de nombreux cas. « L’environnement numérique est un espace d’extension de la citoyenneté », a-t-il déclaré, soulignant que des problèmes tels que la violence, la discrimination ou les inégalités ne prennent pas naissance dans le monde numérique, mais peuvent s’y intensifier. Un des points clés de sa présentation était la redéfinition de la fracture numérique : « L’écart d’accès est minime, mais l’écart de soutien est immense. » Elle a expliqué que de nombreux enfants possèdent des appareils similaires, mais ne bénéficient pas du même soutien familial, faute de temps, de ressources ou de compétences. Dans ce contexte, elle a souligné que des facteurs tels que la précarité de l’emploi et l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle influencent directement l’usage des technologies : bien souvent, l’appareil devient une solution accessible en l’absence d’alternatives. Guadix a également fourni des données pertinentes sur le cyberharcèlement : « Le harcèlement scolaire représente environ 25 % des cas, tandis que le cyberharcèlement en représente environ 8 %. Cependant, l’impact émotionnel du cyberharcèlement est deux à trois fois supérieur à celui du harcèlement physique, car il ne connaît ni limite de temps ni frontière géographique. » Cette caractéristique de l’environnement numérique – sa continuité et son absence de limites – complexifie les interventions et souligne la nécessité de comprendre ses dynamiques spécifiques. Elle a également souligné la pression sociale liée à l'utilisation des technologies, notamment chez les jeunes, pour qui la participation à l'environnement numérique fait partie intégrante de leur intégration sociale. Cette réalité rend difficile la proposition de solutions fondées uniquement sur la restriction d'accès. Enfin, elle a insisté sur l'importance des données et d'un suivi continu : « Ces problématiques évoluent considérablement ; il est donc essentiel de mesurer et de comprendre ce qui se passe afin d'agir en conséquence. » Conclusions La réunion a permis de progresser dans l'identification des principaux défis liés à la citoyenneté numérique, en mettant l'accent sur la nécessité d'améliorer la compréhension actuelle de l'usage des technologies et de ses implications. À cet égard, les experts ont convenu de l'importance d'approfondir la manière dont la société perçoit ces phénomènes, son niveau de compréhension et sa volonté de modifier ses habitudes et d'assumer ses responsabilités. Le rôle crucial de l'encadrement par les adultes et l'influence du contexte social sur l'usage des technologies ont également été soulignés, de même que l'importance d'intégrer des indicateurs et un suivi continu pour anticiper les changements et adapter les réponses. En définitive, la réflexion collective suggère que le véritable défi réside non seulement dans la technologie elle-même, mais aussi dans la manière dont la société choisit de coexister avec elle et de gérer son impact sur la vie quotidienne.
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